samedi 22 novembre 2008

LETTRE A MIRIAM MAKEBA par SOLORAZAF


Née en Afrique du Sud le 4 mars 1932, Miriam Makeba était l'une des chanteuses sud-africaines les plus connues dans son pays comme à l'étranger où elle a acquis la célébrité grâce à des succès comme "Pata Pata" ou "The Click Song" mais également à travers ses prises de position contre l'apartheid en vigueur dans son pays.
Bannie par le régime d'apartheid en raison de son apparition dans un film dénonçant la ségrégation blanche, elle a vécu 31 ans en exil, notamment aux Etats-Unis et en Guinée. Surnommée "Mama Africa", Miriam Makeba était rentrée dans son pays au début des années 1990 après la libération de Nelson Mandela.


Voix légendaire du continent africain et symbole de la lutte contre l'apartheid, la chanteuse âgée de 76 ans est décédée d'une crise cardiaque après un concert pour l'écrivain italien menacé de mort par la mafia Roberto Saviano, dans la nuit du 9 au 10 novembre, près de Naples (sud de l'Italie).

- AFP -


SOLORAZAFINDRAKOTO, dit SOLORAZAF est né en France. Il passe son enfance à Madagascar avant de s'installer à Paris. A partir de 1979, il accompagne de nombreux artistes de scène et de studio. Autodidacte, l'expérience de vivre deux cultures lui permet de se batir un style personnel basé sur les traditions musicales malgaches




"Paris ce 20 novembre 2008


Chère Miriam Makeba,

Vous êtes partie...Vos cendres seront bientôt dispersées dans l'Océan Indien selon vos derniers souhaits, certainement au Cap Point là où l'Atlantique et l'Océan Indien se rejoignent. Pour moi Solorazaf, guitariste qui ai eu le privilège d'avoir été responsable de votre groupe musical une bonne décennie sur quinze ans passés à vos côtés sur les scènes du monde entier, c'est une maigre consolation que de savoir qu'un peu de votre poudre magique se mélangera au sable fin de la côte orientale de l'île de Madagascar, la terre de mes ancêtres où j'aurais tant aimé vous accueillir. Vous me l'aviez souvent demandé mais cela ne s'est pas fait, sauf que, après réflexion, un pont musical était déjà établi entre le "Mbaqanga " Sud Africain et les rythmes du sud de l'île rouge. C'est certainement grâce à cette promiscuité musicale entre Joburg et Antananarivo que j'ai pu jouer si longtemps votre répertoire sans jamais éprouver de lassitude (pour employer un terme sportif, je jouais à domicile).


Lorsqu'on parcourt des milliers de kilomètres sur le manche de la guitare, on ne peut s'empêcher de faire un parallèle avec les pas de danse de "Pata Pata" (Toucher toucher), ces pas à pas qui impriment sur scène les dernières nouvelles du continent africain, bonnes où mauvaises ? Les deux : colportées par un bouche à oreille mélodique puissant, c'est surtout l'oeuvre d'une Mama Africa criant, gueulant et vomissant sur ses enfants toute la souffrance des opprimés, des laissés pour compte,bref un combat universel.


Vous n'étiez pas une personne facile à vivre, mais je déteste la banalité, et là j'ai été servi mais je ne garde que le meilleur : merci de m'avoir fait faire vos premières parties, de nous avoir fait rencontrer - aux amis musiciens et moi - les grands que sont Dizzy Gillespie, Nina Simone, Odetta ...à la ville comme à la scène. Que de tournées mondiales en tambour et trompettes! Du joyeux et de l'énergie rien que pour vous : publics de l'Olympia, du Carnegie Hall, de L'Opéra House où encore du Hollywood Bowl. C'est dans un club de Paris, (le Memphis Mélodie ) que cette "aventure" avait commencé pour moi : alors que nous assurions le dernier set du samedi au dimanche avec Tao Ravao, c'est à dire à quatre heures du matin, Al Sanders le chef d'orchestre de Miriam Makéba de l'époque est passé et m'a proposé après audition de rejoindre le groupe. Aujourd'hui j'associe tous mes potes musiciens à cette lettre que je vous adresse: Al Sanders, Raymond Doumbé, Smith Haliar, Luther Perreault, Patrick Bebey, Papa Kouyaté, Brice Wassy et bien d'autres...vos musiciens Sud Africains, Français, Camerounais, Martiniquais, Malgaches, Maliens, Ivoiriens, Américains, Brésiliens, Guinéens, Guadeloupéens...tous originaires de l'espace terrien.

MIRIAM MAKEBA? c'est vraiment de la musique du monde, celle du coeur, jouée par des gens du monde entier pour tout le monde : c'est le plus bel héritage que vous m'ayez laissé!

Allez,on fait passer le message, pour ne plus pleurer.

SOLORAZAF "


Voir aussi : l'excellent blog "lire-écouter-voir" (ici)


Miriam Makeba avec Hugh Masekela, Nelson Mandela et Paul Simon

dimanche 2 novembre 2008

Ça, c’est Palace

Oyez, oyez, amoureux du music-hall!! En ce mois de novembre 2008, un événement d'importance se déroule sous vos yeux ébaubis : la réouveture du mythique Palace. Bien avant d'avoir été le lieu des nuits les plus gays de Paris, sous la direction du désormais légendaire Fabrice Emaer, souvenons-nous que Le Palace fut un bijou de l'entre-deux guerres, sculpté par les non moins géniaux Oscar Dufrenne et Henri Varna.

Programme du Moncey Music-Hall, Oscar Dufrenne et Henri Varna en 1922


Les années folles


Dufrenne et Varna. Ces noms sans doute peu évocateurs pour les moins de 100 ans firent briller le Faubourg Montmartre de mille éclats de rire, d'autant d'applaudissements, lorsque les deux comparses rebaptisèrent, en 1923, le café-concert Eden en Palace. L'Eden avait -déjà - connu quelques déboires les deux années précédentes. Fins experts en la matière, Dufrenne et Varna dirigeaient alors le Concert Mayol (où ils créèrent les revues de nus), l'Empire, le Moncey Music-Hall et les Bouffes du Nord. Ils ne s'arrêteraient pas en si bon chemin. Le Bataclan leur échouera en 1927 tout comme Les Ambassadeurs et le Casino de Paris. De vrais Lagardère du spectacle!


Le Palace des années 1920 visait le haut du panier. En partenariat avec le music-hall Londonien du même nom, les deux salles s'échangeaient artistes et répertoire. Le danseur et chanteur Harry Pilcer (partenaire de Gaby Deslis et Mistinguett) vint y entonner du Irving Berlin et le clown musical Grock (auteur de la fameuse réplique "Sans blâââaaague!" reprise par Coluche dans les années 1970) s'y refit une santé en 1925.


Grock au Palace en 1925

En 1931, Oscar Dufrenne, toujours à l'avant-garde, transforma Le Palace en cinéma. La même année, il produisit au Casino de Paris les revues "Paris qui remue" avec Joséphine Baker (elle y créa "J'ai deux amours") et "Paris qui brille" avec Mistinguett (comprenant l'hymne "Je suis née dans l'Faubourg St-Denis"). Il vendit l'Empire au "Beau Serge" plus connu sous son nom de Stavisky. Devenu conseiller municipal et président du syndicat des directeurs de spectacle, Dufrenne était alors un personnage du Paris artistique et politique. Une belle réussite pour cet ancien apprenti chanteur, un temps reconverti en impresario (il fit ses classes avec l'artiste Mayol) et désormais patron des plus grandes salles de music-hall de la Capitale.


Le goût affirmé de Dufrenne pour les beaux garçons est-il à l'origine du crime survenu en septembre 1933? Où cela est-il en lien avec l'affaire Stavisky? De rares témoins certifient avoir aperçu un jeune homme déguisé en marin, amant notoire du directeur, le soir du 25 septembre. Le corps de Dufrenne fut découvert par un employé du Palace, nu, le crâne défoncé. Le pamphlétiste Léon Daudet y vit là un crime politique. Rien ne fut prouvé.


Après des funérailles pompeuses comme on les devaient à un élu, les affaires de Dufrenne revinrent à son collaborateur, Henri Varna. Profondément affecté par la disparition de ce compagnon des jours heureux, Varna débaptisa le Palace et y réintroduisit les spectacles de music-hall jusqu'à la fin des années 30. Le nouvel Alcazar (en hommage à un café-concert disparu) tint bon jusqu'à la seconde guerre mondiale puis mua de nouveau en cinéma. Varna accomplit le reste de sa longue carrière au Casino de Paris tandis que le Palace sombrait dans l'oubli.




Les années des folles

Il fallut attendre 1975 et Pierre Laville, dramaturge et metteur en scène, pour que l'endoit fut fréquenté de plus belle par des gens du spectacle. Et pas n'importe lesquels, s'il vous plait. Laville y produisit du théâtre expérimental qui fit long feu, attirant toutefois l'attention du ministre de la Culture, Michel Guy. Celui-ci y installa provisoirement son Festival d'Automne. Le directeur de boîtes de nuits Fabrice Emaer s'enquérit de l'avenir de ce bâtiment plus très frais mais de belle architecture.


Il suffit d'une tafiole à son gouvernail et le Palace retrouve éclat et splendeur d'antan. Avec Emaer, la Reine des Queers, le lieu accueillit le Tout-Paris-qui-chante-et-qui-pétille. Comme Dufrenne, Emaer avait écumé les lieux parisiens, fondateur du Pimm's et du Sept. Comme Dufrenne, Emaer s'inspirait des anlo-saxons. Il fit du Palace une sorte de réplique frenchy du Studio 54 de New York. Comme Dufrenne, Emaer disparut prématurément dans des circonstances, certes, moins glauques.

Les années Palace débutèrent en 1978, inaugurées par la diva Grace Jones, montrant la voie à des dizaines d'artistes d'horizons différents. Amanda Lear, Devo, Serge Gainsbourg et sa Marseillaise reggae, Prince, Bette Midler ou Siouxies and the Banshees se succédèrent sur scène tandis que dans la salle le public assistait au défilé permanent de Pacadis, Thierry Ardisson, Yves Mourousi, Karl Lagerfeld, Pierre et Gilles, Caroline Loeb, Jean-Charles de Castelbajac, Paloma Picasso, Mick Jagger, Thierry Le Luron, Yves Saint-Laurent, Loulou de la Falaise, Andy Warhol, Frédéric Mitterrand, Roland Barthes, Foc Kan, Andrée Putman, Jean-Paul Goude ou Maria Schneider pour n'en citer qu'une poignée parmi les plus assidus. Repère de mixités sociales, sexuelles ou culturelles, les marginaux de tous poils trouvaient la porte grande ouverte, ce qui contraignit Emaer à ouvrir Le Privilège, sous le Palace, un club select, histoire d'éviter aux princesses de repartir avec du vomi sur leurs visons.


Gainsbourg, Le Luron, Emaer, Mourousi



A mi-chemin entre les années Punk et les années Disco, le Palace organisa notamment une mémorable fête de la Cité des Doges initiée par Lagerfeld, tandis qu'au Bal Punk, Edwige arriva avec un sac plein de pattes de poulets. Caroline Loeb lui demanda ce qu'elle faisait avec ça. "Ce sont des confettis punks" répondit-elle, face à une Loeb hilare.


Les années défilent


Des documentaires et de nombreux bouquins retracent cet âge d'or des nuits parisiennes dont le glas sonna au moment de la mort de Fabrice Emaer, emporté par un cancer des reins en 1983. Les années sida firent leur apparition et la fête se teinta de deuils. Les matinées au crématorium du Père-Lachaise remplacèrent les afters-défonce. Repris par des associés d'Emaer, la boîte perdura et s'illustra en diffusant un genre nouveau, la House Music, parce qu'il fallait bien ça pour s'assommer et ne plus entendre les sanglots des survivants. Le Palace échoua dans les années 90 au couple Guetta qui ne put réveiller les esprits du Gay Paris. Une enième fermeture intervint en 1996. Définitive, disait-on alors.

Définitive? Eternel Phénix, le Palace s'enticha des frères Vardar en 2006. Propriétaires de nombreux théâtres en France et en Belgique, ils décidèrent vite de ne pas jouer la carte de la nostalgie. Le nouveau Palace sera désormais consacré aux spectacles populaires. Des sièges ont recouvert le dance floor et l'humoriste Valérie Lemercier vient inaugurer les lieux refaits à neuf avec un one-woman show comme elle n'en a plus produit depuis 5 ans. Les nuits seront moins folles mais le décor d'un siècle d'extravagances confère à cette partie du 9ème arrondissement de Paris quelque chose d'unique, à deux pas de ses copains de chambrée, le Casino de Paris et les Folies Bergère. Tiens, les Folies, un des rares music-hall n'ayant pas appartenu à Oscar Dufrenne...


A voir, le blog d'Edwige : http://discorough.blogspot.com/

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mardi 7 octobre 2008

JACQUES BREL IS ALIVE AND WELL AND FOR SALE IN PARIS

Les bottes de sept lieues, rendues légendaires par l'entremise de Charles Perrault via son fameux Chat Botté, étaient portées par les postillons en un temps où les compagnies de diligences leur confiaient missives et paquets de toute sorte d'importance. Cela, vous l'apprendrez par exemple au musée de la Poste, rue de Vaugirard. Au musée national du Sport, rue du commandant Guilbaud, une lettre signée Emile Zola informe le visiteur que l'illustre romancier était abonné au quotidien sportif "Le Vélo". Sachez aussi que le musée de la Chasse dispose d'emplacements tout à fait sympathiques puisqu'il s'étale sur deux hôtels particuliers en plein coeur du Marais. Au musée de la Chanson française... Oups, pardon. Malgré d'actives recherches, il s'avèrerait que Paris n'aurait aucun musée de la Chanson. Cela ne se peut, cherchons encore. Non. Il y a bien un musée de la Légion d'honneur, un musée Lénine (tiens?), un musée des services de santé des armées de Paris, un musée des monnaies et médailles mais rien, fichtre rien, sur le Paris des Boulevards, du café-concert, des cabarets et du music-hall. Rien. Nada. Pas une salle de cette ville escargot n'est consacrée aux aigrettes de Mistinguett, aux bananes de Joséphine Baker, au Canotier de Maurice Chevalier, au chapeau claque d'Yves Montand, au truc en plume de Zizi Jeanmaire, à la guitare de Brassens, aux Gitanes de Gainsbourg, à l'écharpe de Bruant ni à la cravate à pois de Bécaud. Tous ces symboles n'évoquent-ils pas Paris, au même titre que les bouches du métro de Guimard, les lumières de la Tour Eiffel ou les néons rouges de l'Olympia?

Paris est-elle totalement elle-même sans Juliette Gréco, Francis Lemarque, Edith Piaf, Charles Aznavour, Fréhel, Gaby Deslys, Arletty, Mick Micheyl, Barbara, Serge Reggiani, Georges Moustaki, Mireille ou Jacqueline François pour n'en citer qu'une poignée? Qu'attend-elle cette ville lumière pour célébrer ceux qui l'ont magnifiée dans tant de chansons éternelles? A croire que ce patrimoine là vaut moins que des médailles et des cerfs empaillés.

Il y a quelques temps, les effets personnels de Catherine Sauvage, immense interprète de Ferré, Mac Orlan ou Gainsbourg, prenaient le chemin de la salle des ventes, trop rapidement dispersés par des héritiers peu sentimentaux. Que de trésors gagnèrent ainsi d'obscurs coffre-fort. Aujourd'hui, c'est de Jacques Brel qu'il s'agit.

Trente ans après sa disparition, la famille d'une ancienne amante sème aux quatre vents des manuscrits originaux, inestimables témoignages de la frénésie d'écriture de l'artiste. D'intimes babioles se voient cédées au plus offrant et de précieux carnets vont se négocier comme des valeurs marchandes. Le Hall de la Chanson, seul organisme d'Etat dédié à cet art mineur, n'ayant ni le budget ni l'infrastructure idéale pour acquérir ces trésors et les mettre à disposition des amateurs ou des chercheurs, ne peut que contribuer à promouvoir une vente aux enchères exceptionnelle, certes, mais bien triste. Il eût été souhaitable que ce Hall là obtint un jour les moyens de récolter ces reliques qui bien souvent encombrent ceux qui en hérite.

Selon Paris Match, Carla Bruni fait découvrir les films de Fellini à son président de mari. Suggérerions nous au couple de se pencher rapidement sur le patrimoine musical ? Notre première dame n'est-elle point concernée au premier chef ? Le marché du disque s'effondre. Les disques sont offerts en cadeaux Bonux et Brel est en vente à Sotheby's. ça craint, non?



dimanche 31 août 2008

Vas-y Ginette! (1)

Las Vegas est une ville bâtie en plein désert. S'y produire, pour artiste de music-hall équivaut à admettre un déclin de popularité. Ce sont les USA, certes, mais loin des prestigieux Carnegie Hall, Madison Square Garden ou du mythique Max's Kansas City. Pour certains, Las Vegas offre l'illusion d'une carrière américaine, pour d'autre, il maintient le souvenir d'un prestige masqué par les dunes. Sitôt exclus des charts, Tom Jones, Elton John ou Barry Manilov fréquentent la scène des Palaces ravis d'afficher quelques noms connus noyés au milieu des attractions visuelles.



Lorsqu'en 2003, Céline Dion décide de s'établir quelques années au Ceasar's Palace, elle stupéfie son monde. Que l'on apprécie ou pas la chanteuse, nul ne peut contester son succès exceptionnel. Chaque album s'écoule, depuis 15 ans, à plusieurs millions de copies dans le monde, deux d'entre eux ayant même dépassés les 30 millions d'exemplaires. Elle est classée dans le Top Ten des meilleures ventes de disques de tous les temps, juste après Elvis Presley, les Beatles, Michaël Jackson, Abba et Frank Sinatra.

Céline Dion à Las Vegas sonnait ainsi le glas d'un parcours rondement mené. Les bus convoyaient des troupeaux de fans éplorés au pays des machines à sous, tandis que les rétifs aux vocalises de la québécoise se réjouissaient enfin du dénouement des aventures de "Céline et son René" (René Angélil, son manager et mari, pour les plus indécrottables). Les ventes très moyennes (entre 2 et 5 millions tout de même!) de ses derniers disques avaient finis par convaincre les plus sceptiques. L'affaire était pliée, au revoir madame et nos amitiés à la nombreuse famille.


C'était bien mal connaître ce binome redoutable, Céline et son René... En France, on se moque d'eux à imitateur déployé mais les boites de conseil en management du monde entier devraient en prendre de la graine. Cette fille ordinaire, pas jolie, dont le répertoire frôle souvent la faute de goût, saine de corps, aux antipodes des frasques de Britney Spears, déballant sa vie sans rechigner, habillée et coiffée comme si elle était sa propre mère, continue de vendre davantage de disques que Madonna, les Stones, Dylan ou James Brown... Mieux. On la croit entérrée vivante, elle renaît d'outre-tombe et propulse des générations de francophones, dont certains sont deux fois plus âgés qu'elle, au devant de la scène. C'est inexplicable et pourtant, cela se peut.


L'année 2008 célèbre le 400ème anniversaire de la ville de Québec, fondée par le navigateur français Samuel de Champlain sur les terres de cette Nouvelle-France découverte par Jacques Cartier au XVI° siècle. Nombre de festivités sont organisées en l'honneur de la ville Capitale. Une place importante est réservée à la musique et le concert de Paul McCartney fait figure d'événement. L'ex-Beatle parvient à réunir plus de 200.000 spectateurs le 20 juillet. Il se met dans la poche les défenseurs de la francophonie en parlant français, brandissant le drapeau québécois et revêtant une veste à fleurs de lys. Impossible de faire mieux, d'aller plus loin, d'organiser plus grand. Impossible? Sauf pour la Céline et son René!


Ce ne sont pas moins de 250.000 admirateurs qui envahirent les plaines d'Abraham ce 22 août 2008. Pour un soir, l'anniversaire de Québec est relégué au second plan, il s'agit là des retrouvailles entre l'enfant prodige et son pays. Céline Dion invite sur scène quelques uns des artistes majeurs du Québec tels Garou, Claude Dubois, Zachary Richard, Jean-Pierre Ferland ou Dan Bigras. Pour ce show 100% francophone, les médias québécois ont déployé des moyens monumentaux. Des reporters couvraient l'événement dans les coulisses, au milieu du public, jusqu'en hélicoptère!! (on pense aux ingénieurs du son pour qui sonoriser le concert dût déjà être une prouesse, ils ont certainement adoré l'hélico en plein spectacle!). Les journaux télévisés et la presse écrite consacraient leurs gros titres au retour de leur Céline trois jours durant. La star a accordé d'interminables interviews, évoquant les sujets les plus intimes avec un engouement inusité pour les maudits français que nous sommes. Impossible d'y échapper. Les cafés diffusaient le concert en direct, les conversations de rues tournaient autour des questions "Tu vas voir Céline?", "T'as été voir Céline?" ou encore "T'as pas été voir Céline?" avec l'air grave que l'on prend pour culpabiliser le petit-fils qui dédaigne la visite annuelle à sa mère-grand. Au lendemain du show, on ne parlait que du final (au Québec, on dit "la finale"), un moment d'anthologie. Céline Dion et Ginette Réno réunies pour la première fois en duo, s'époumonant sur le standard de Jean-Pierre Ferland "Un peu plus haut", conclut par les larmes de Céline entraînant celles du public en transe.


On n'avait pas vu ça depuis un certain soir de 1975, à Montréal, sur le Mont-Royal lors de la fête nationale. Ginette Reno avait chanté la même chanson de Ferland devant un parterre de 250.000 personnes.

Dans les années 60, le Québec vivait à l'heure du rock, du twist et du madison. Pléthore d'adolescents s'essayaient au métier d'artiste dans les cabarets de Montréal. Le groupe Les Baronets, créé par René Angélil, se forgeait une petite réputation en adaptant les succès des Beatles, tandis que Ginette Reno prouvait qu'on peut chanter "Tous les garçons et les filles" de Françoise Hardy en ayant du coffre. Dix ans plus tard, Les Baronets se séparèrent et René Angélil prit en main la carrière de Ginette Reno. Il exporta la chanteuse de Londres à Tokyo. Elle anima une émission sur la BBC, suivit des cours d'art dramatique à Los Angeles, donna des concers à Las Vegas (déjà)... Le concert du Mont-Royal signait l'apogée d'une carrière riche en rebondissements, jonchée de prix et récompenses. La France se laissa difficilement convaincre et Ginette Reno y entama une brève carrière dans les années 80. Au Canada, elle demeure l'une des artistes les plus populaires.

Oui, mais voilà. Pour les fans de Ginette, Céline est suspectée d'avoir détourné le René, de s'être accaparée la carrière triomphale promise à Ginette. L'élève a-t-elle vraiment dévoré le Maître? On imagine mal Ginette Reno sur le ponton du Titanic en train d'hurler "My heart will go on", l'image eût été par trop cocasse et les critiques faciles ("Qui a coulé le Titanic? Un Iceberg ou Ginette Reno?"). En revanche, vraie ou fausse rivalité, les deux tornades vocales n'avaient jamais unis leur vibrato. La guerre froide prenait donc fin là, devant le Québec entier et un Jean-Pierre Ferland jubilant comme un gosse à Noël, lui dont les français boudent encore l'oeuvre impeccable. Céline Dion a gagné un pari impossible. Elle l'a partagé et a ainsi permis à Ginette Reno de reconquérir son trophée de "Plus grande chanteuse canadienne vivante". Sans doute s'agissait-il d'un habile calcul mais on peut se poser la question de savoir quel artiste en France - s'il nous était donné d'engendrer une jeune star mondiale - irait sortir de leur retraite les monuments que sont Jean Ferrat, Guy Béart, Patachou, Mick Micheyl ou Jacqueline François? Ces vedettes ultra populaires ne méritent pas l'indifférence dans laquelle elles sont aujourd'hui plongées. Au Québec, on s'apprête à célébrer dignement les 80 balais de Gilles Vigneault. Depuis deux ans, il existe même un prix qui porte son nom. "Si tu voyais le monde au fond là-bas, c'est beau" (Ferland)




dimanche 3 août 2008

Sardou, ça r'dure!

Au milieu du XIX° siècle, la France danse la valse-hésitation. Monarchie? République? Empire? Le drapeau tricolore flotte au-dessus de ces bouleversements politiques comme l'un des rares signes de stabilité. Le bon peuple non plus ne goûte guère de différence à ces régimes successifs. Les privilèges abolis sous la Révolution perdurent en dépit des gouvernants, le labeur n'est pas moins pénible et les congés payés ne sont pas pour demain. Les voix émanant des "beuglants" tentent de se frayer un chemin dans la cacophonie du Second Empire naissant. Paris la festive s'embellit de théâtres et de salles de spectacles où les premières opérettes s'échappent du cerveau toqué du compositeur Hervé. Le café-concert réunit la faune des ouvriers, tout droit sortie de "L'assommoir". Parquée dans les "poulaillers" du dernier étage, elle interpelle chanteuses et comiques tout en reluquant le bourgeois placé au premier rang. La fumée du tabac crée l'unique lien entre ces deux castes, elle s'évade des cigares et les volutes montent picoter les yeux des blanchisseuses.

A Toulon, le travail ne manque pas pour un charpentier de marine. De nombreuses expéditions parcourent des contrées méconnues, Mexique ou Indochine. Baptistin-Hippolyte Sardou ne compte pas ses heures. D'autant que la ville s'est dotée d'un théâtre et il se murmure que les charpentiers du chantier naval sont les meilleurs pour monter les décors. Volontaire pour emboîter façades et mobiliers factices après sa journée de labeur, Sardou se fait d'autant moins prier qu'il est attiré par l'ambiance de la scène. Entre deux panneaux de bois, il regarde les comédiens répéter et rêve de se joindre à eux. Que faut-il donc pour faire l'acteur, si ce ne sont quelques planches de bois et la passion de la comédie? Baptistin se fabrique ainsi la scène qu'il trimballera dans toute la région pour y faire le mime, rejoint par son rejeton, le petit Valentin, né en 1868. Le gamin baigne dans son jus comme une sardine en boîte dans son huile. Parvenu à l'âge d'homme, c'est décidé, il sera saltimbanque. Un saltimbanque "professionnel". Et à cette époque, dans le midi, pour entrouvrir la porte du succès, le prétendant doit emprunter le couloir menant à l'impitoyable public de L'Alcazar de Marseille. Tous les mémoires publiés par des célébrités chantantes confirment le passage par L'Alcazar de Marseille comme le summum de la prouesse. On peut remplir Ba-Ta-Clan, l'Alcazar d'été des Champs-Elysées, trôner en couverture de la revue "Paris qui chante" et orner des cartes postales en des poses avantageuses, si l'on n'est pas sorti vainqueur de L'Alcazar de Marseille et de son public plus sévère que n'importe quel jury de télé-crochet d'aujourd'hui, on est au mieux "une vedette du Nord", au pire, une lavette.

L'ALCAZAR

Une anecdote plaisante bien qu'incertaine, illustre cette épreuve. Un soir de revue, le présentateur annonce le numéro suivant, à savoir Clara Tambour, une artiste mélodramatique (tout cela bien entendu "avé l'assent") : "Mesdameus z'et messieurs, voici mainetenaint la chaineteuse Clara Taimebour". Du fond de la salle, une voix mâle dominant l'assemblée s'exclame, tonitruante, "C'est uneu puteu!", provoquant une vague d'hilarité grasse comme un beignet. Gêné, bien qu'habitué, l'annonceur tente de rattraper le coup d'un circonspect "Quoiqu'il hein soit, voici Clara Taimebour!". Et la chanteuse, dont l'expression pathétique n'était pas feinte ce jour-là, d'effectuer son entrée sous les salves d'un public hilare, recouvrant l'orchestre censé jouer une introduction larmoyante.

Certes il est pittoresque ce public Marseillais mais celui ou celle qui parvient à se le mettre dans la poche reçoit consécration et respect des artistes confirmés comme des directeurs de théâtre. Valentin Sardou ne sachant guère de quel bois se chauffent les publics une fois franchies les frontières de sa Provence, apprivoise ce monstre à mille yeux et réussit, comme l'on dirait d'un examen, son passage à L'Alcazar dont on retiendra la certification estampillée en 1905. La notoriété de Sardou junior établie régionalement, cela garantit une sérieuse rente au jeune comique qui aurait probablement suffit à son bonheur. C'était sans compter sur Mayol!



Dans les années 1900, les gloires du café-concert s'appelaient Dranem, dans le rôle d'idiot du village, Polin, le comique troupier, Fragson, le dandy anglais et enfin, avec sa houppette blonde et son brin de muguet à la boutonnière, Mayol, l'idole des femmes - bien qu'il ne fut point réputé pour leur avoir retourné le compliment. Ce quatuor dominait nettement tous les autres artistes et chaque région possédait ses propres répliques, sosies, parodies, de ces idoles.


partition Mayol


De tous, Mayol est le plus entreprenant. C'est ainsi que, fortune faite, il se porte acquéreur en 1910 du Concert Parisien aussitôt rebaptisé Concert Mayol, sis rue de l'Echiquier. Chaque lieu ayant son chapelet de vedettes, il faut des têtes d'affiches au créateur de "Viens poupoule", "La Mattchiche" et "Lilas blanc" (dont on notera au passage qu'elles vivent encore cent ans après). Au lieu de débaucher une valeur confirmée, comme l'aurait fait n'importe qui, Mayol, natif de Toulon, pressent la vogue méridionale prête à souffler dans les bronches des parisiens comme le mistral s'abattant sur les oliviers. Il commande une revue à Vincent Scotto, prodige marseillais, tout juste auréolé de sa "Petite tonkinoise", l'un des plus grands succès de Polin. Le livret est signé Yves Mirande, futur scénariste de renommée mondiale. Et les acteurs, pas moins que Tramel et Raimu. Pour clore sa distribution, il fait monter à Paris son petit-cousin, un certain Valentin Sardou.


Il ne fait jamais bon être en avance sur son temps, et si la revue est applaudie chaque soir, ce n'est pas encore le triomphe qu'obtiendront les opérettes marseillaises vingt ans plus tard. Pour Sardou, c'est le début d'une vie nouvelle, d'autant qu'il masque sa liaison avec une jolie petite danseuse avignonnaise embauchée dans la revue. Éperdument amoureuse, elle prend le pseudonyme croquignolet de Sardounette, dévoilant ainsi le pot aux roses. De toutes façons, les signes du tendre rapprochement entre les deux artistes auraient trahis la danseuse. Ainsi, Valentin partage quelques mois durant, la scène avec son futur fils, Fernand Sardou. Les rondeurs masquées par un costume de cygne, Sardounette - censée incarner Vénus - sacrifie son rôle pour demeurer sur scène avec ses Sardou. Leur enfant deviendra une des figures légendaire de la Provence aux côtés de Scotto, Pagnol, Raimu, Sarvil, Andrée Turcy, Rellys, Alibert, Fernandel, Charpin et tant d'autres.



Fernand Sardou, contre l'avis paternel, embrasse tout à la fois une carrière d'artiste et la jeune danseuse Jackie Rollin. Jackie n'a rien à envier au patrimoine généalogique de son futur époux. N'est-elle pas la fille du comique marseillais Rollin et de Bagatelle, danseuse qui eût son heure de gloire au Moulin-Rouge en dansant le quadrille, ce fameux french can-can dont La Goulue demeure la figure de proue? Ce duo va séduire le public populaire. Fernand incarnera éternellement le bon gars du midi au cinéma et dans l'opérette, Jackie Sardou s'imposant comme une incontournable du théâtre de boulevard. Pouvaient-il faire autrement que donner naissance à un enfant de la balle? Michel Sardou va suivre les traditions familiales et porter le nom de son père au sommet des hit-parades avec des chansons qui diviseront critiques et public, se frotter au théâtre et au cinéma. 4O années de carrière n'altèreront pas sa popularité.




En octobre prochain, un siècle après la révélation de Valentin à L'Alcazar de Marseille, son petit-fils Michel Sardou va jouer sur la scène légendaire du Théâtre des Variétés une pièce intitulée "Secret de famille". Il aura pour partenaire un certain Davy Sardou, l'arrière-arrière-petit-fils de Baptistin-Hippolyte Sardou, le charpentier devenu mime. De père en fils, ils cumulent 150 ans de music-hall! Qui dit mieux?

il est pourtant une autre famille du spectacle à-même de rivaliser avec les Sardou, celle des Brasseur. On dit en effet que Jules Brasseur fonda le Théâtre des Nouveautés en 1878 puis une lignée d'acteurs toujours vive. Il est troublant de constater qu'en 2008, Michel et Davy Sardou vont se donner la réplique sur une scène parisienne quelques mois après le triomphe remporté par le classique de Sacha Guitry "Mon père avait raison", joué par... Claude et Alexandre Brasseur. Une autre histoire passionnante sur laquelle il faudra revenir bientôt.

lundi 14 juillet 2008

LOEB SESSIONS

Ici, c'est la voix de Denise Colomb. Elle parle, tout du moins, elle évoque Colette Thomas lisant des pages d'Antonin Artaud. Des mots venus d'ailleurs, d'avant, de quand elles étaient vivantes. La voix de Denise se faufile, sur le titre "It must be a sign" au coeur d'un album somptueux signé Christophe, ce Cyril Scott de la variété française.
Là, c'est la gouaille de Caroline Loeb, rescapée des sommets du Top 50, ce classement qui érigea ses icônes pour mieux les viser en doublé PULL/MARK, petits 45 tours convertis en plateaux de tir sportif. Au travers de Caroline, ce sont les voix de Mae West, Arletty, Marlène Dietrich ou Tallulah Bankhead qui jaillissent en hommages parfaits et mots d'esprit tordants. Le spectacle dans lequel on l'attendait depuis longtemps s'appelle "Mistinguett, Madonna et moi". Chaque soir, il fait salle comble au festival d'Avignon.

Est-ce incongru de relier ces deux timbres? Celui, posé, tout à la fois rural et aristocratique, d'une Denise Colomb émue par ses souvenirs, et l'autre, tonique et sonore, fleurant la gouaille et le bitume, d'une Caroline Loeb envoûtée par les paréidolies qu'elle provoque chez le spectateur? Pas vraiment. Caroline Loeb n'est autre que la petite-nièce de Denise Colomb. Le clin d'oeil est amusant. Au moment où l'une effectue son retour sur scène en tant que chanteuse, l'autre amorce (certes post-mortem et involontairement) une aventure musicale. Toutes deux rappellent à notre souvenir le passage sur terre de quelques personnages exceptionnels.



DENISE COLOMB

L'amour d'Antonin Artaud enfiévra-t-il le cerveau de Colette Thomas jusqu'à la folie? L'état psycholigique de celle qui publia "Le testament de la fille morte" (Gallimard, 1954) n'était pas des plus valeureux, avant même 1946, date de sa rencontre avec le concepteur du "théâtre de la cruauté". L'écrivain fascina la jeune comédienne. Denise Loeb dite Denise Colomb fut l'un des témoins de leur relation : "Quand elle lisait Artaud, alors ça c'était sublime! ".


Le visage supplicié d'Artaud nous est aujourd'hui familier. Nous le devons en grande partie au travail photographique de Denise Colomb, femme qui traversa le XX° siècle sans omettre d'en croiser les génies. Ses grands-parents paternels, de petits horlogers de Strasbourg, lui donnèrent un père Français. Côté maternel, la guerre de 1870 amputant momentanément de l'hexagone et l'Alsace et la Lorraine, fit facétieusement naître Allemande une mère pourtant originaire de Bisheim. Le jeune couple partit s'installer à Paris où naquirent les jumeaux Pierre et Edouard en 1897. Denise attendit sagement que le siècle soit amorcé pour voir le jour, en avril 1902. La passion dévorante de Pierre pour l'art moderne allait bouleverser le destin de cette fratrie. Pour sûr, il y eût bien des velléités artistiques dans cette famille. Le père avait abandonné sa vocation de comédien au profit d'un commerce de dentelles - sacrifice récompensé par la boutique florissante dont le succès fit des envieux. Son frère Jules Loeb suivit sa passion qui le conduisit à devenir premier violoncelle de l'Opéra de Paris. Il s'enorgueillissait d'avoir compté Pablo Casals parmi ses élèves du Conservatoire. C'est d'ailleurs la voie première que décida de suivre sa nièce, Denise Loeb. Fut-elle une violoncelliste douée?


En 1924, Pierre Loeb ouvrit la Galerie Pierre, inaugurée par une exposition de Pascin. L'année suivante, Miró et la peinture surréaliste furent à l'honneur. Pendant dix ans, Denise va fréquenter les amis de ses frères, Picasso, Eluard, Aragon, Ernst, Breton, Artaud, Man Ray, Paul Klee, Dufy, Braque... La liste est vertigineuse. Lors de son séjour en Indochine en 1935, Denise réalise ses premières photographies. Elle adopte le pseudonyme de Denise Colomb pendant la seconde guerre mondiale. Deux ans après l'armistice, Denise commence à saisir Artaud dans son objectif. Soit il accepte de poser pour son amie, soit elle capte sa fougue créatrice, immortalisant son visage torturé tel un cep de vigne et ses longues mains noueuses comme les troncs des figuiers. Ses grands doigts se prolongent parfois d'un fusain crayonnant le visage de Pierre ou de sa fille, Florence Loeb. Le Ministère de la Culture récupérera plus de 50.000 négatifs lorsque Denise Colomb cédera à l'Etat Français l'ensemble de son oeuvre en 1991, inestimable témoignage sur les responsables d'une partie de l'histoire de l'art. Digne et toujours coquette, Denise s'éteindra en 2004, quelques semaines avant ses 102 ans.


CAROLINE LOEB

Caroline Loeb est une incarnation moderne de Mistinguett et d'Arletty. Il est logique qu'elle leur clame une admiration fervente. Ni l'une ni l'autre pourtant n'a fréquenté la dynastie des Loeb. Lorsqu'Albert Loeb, fils de Pierre, se sentit atteint du virus paternel de l'art contemporain, il préfèra installer sa galerie à New York pour ne point souffrir des immanquables comparaisons. C'était aller vite en besogne. Les critiques d'art ne s'embarrassèrent pas de détails aussi insignifiants qu'un océan, tout Atlantique fût-il. Cette expatriation permit à Caroline de grandir au milieu des buildings, face à Central Park, de maîtriser parfaitement la langue anglaise, et de tomber raide dingue des musicals américains, "Le magicien d'Oz" en tête. Quand elle revint à Paris, l'adolescente manqua de défaillir face aux deux chaînes de télévision en noir et blanc, elle qui n'ignorait rien du zapping. Et les shows de Guy Lux supportaient difficilement la comparaison avec les étonnantes émissions "coast to coast" animées par Sinatra, Nat King Cole ou Jerry Lee Lewis.

En dépit de ces années en Amérique, Caroline Loeb demeure gouailleuse, parigote de bas en haut, où si l'on préfère, de Montmartre aux Catacombes. Prévert et Audiard auraient adoré. D'abord actrice, elle fit ses débuts aux côtés d'Isabelle Adjani et Francis Huster, apparaissant dans quelques films de James Ivory, Jacques Demy ou Adolfo Arrieta. Styliste, elle n'eût d'yeux que pour Kenzo et Gaultier avant d'enregistrer un album pour Michaël Zilkha, fondateur du label Ze Records puis le tube "C'est la ouate", refrain qui entêta au moins quatre des cinq continents. Se dirigeant vers la mise en scène, elle permit à Judith Magre d'accroître sa collection de Molière grâce à la pièce "Shirley" que Caroline adaptât des carnets de la peintre pointilliste Shirley Goldfarb. La chanson, c'était pour les autres désormais, ceux qu'elle dirgeait sur scène, les Lio, Viktor Lazlo, Michel Hermon, Weepers Circus ou autre Edwige Bourdy.

Les Loeb sont décidément nés pour festoyer aux meilleures tables. Un Bertrand Belin, une Elisa Point, un Marcel Kanche relevé de pointe de Weepers nappé d'une sauce Néry au Chet, et voici le menu idéal d'un nouvel album, la préparation d'un spectacle pour de nombreux convives et l'hommage rendu aux grands chefs des cabarets, cafés-concerts et autre music-hall du monde. Devrait-on dire aux chefesses puisque les coups de chapeau-claque s'adressent ici aux femmes de spectacle, Yvette Guilbert ou Régine, Madonna ou Birkin, Annie Cordy ou Joséphine Baker, de celles dont on dégustât la cuisine nouvelle en se pinçant le nez avant d'y succomber et d'en orner ad vitaem une carte de renommée mondiale.

Dans le train qui vous mènera dans les ruelles d'Avignon pour applaudir la Loeb dans "Mistinguett, Madonna et moi", n'oubliez pas d'emporter "Aimer ce que nous sommes", l'album de Christophe. De quoi voyager plusieurs fois.

mardi 1 juillet 2008

MORITURI TE SALUTANT


"Le disque se meurt. Vive la chanson!". Sur ces mots se conclut le post que l'ami Baptiste Vignol consacre aux albums à venir de Carla Bruni et de Julien Doré. Ce slogan est le nôtre. Celui de générations amoureuses du support physique, contraintes d'admettre sa disparition imminente. Ce constat ne nous empêche pas toutefois de succomber face à l'offre furibarde que représentent les sites légaux, les blogs persos et les initiatives de collectionneurs barjos. Grands consommateurs de musique, la toile décuple notre boulimie sans l'assouvir jamais puisqu'il devient possible de s'immerger dans des rivières inexplorées mises à jour par de généreux vétérans ou de découvrir de nouvelles sources ruisselantes sur les myspaces du monde entier.

Le prochain disque de Carla Bruni sera, probablement, le dernier album de chansons en langue française à même de générer, dans sa version non virtuelle, des droits d'auteurs jusque là réservés à Claude François, Mylène Farmer, Edith Piaf ou Jean-Jacques Goldman, héros récurrents du "Top Ten Export" des palmarès annuels de la SACEM. Fait doublement historique -il s'agit tout de même du premier disque enregistré par une femme de président de la République! - sa parution sonnera le glas des heures joyeuses de l'industrie phonographique. C'est ainsi. Son succès prévisible rassurera momentanément ceux qui refusent de tourner la page de l'histoire du disque. Carla Bruni permettra de reculer l'échéance. C'est une forme d'exploit en soi.



Le concept du support physique est apparut vers 1857, il y a donc 150 ans. Trente années de recherches furent nécessaires pour enfanter le cylindre, premier objet capable de restituer la voix enregistrée. Cinq encore pour imaginer le disque. Depuis lors, ces inventions ont engendré une industrie qui n'eût de cesse de chercher, de renouveler, d'améliorer. Un son toujours meilleur, des durées encore plus longues, des objets sans cesse plus beaux. L'aventure excitât les appétits. Pensez donc! Le XX° siècle devint le premier dans l'histoire de l'humanité à conserver intact les voix parlées et chantées de ses contemporains. Rapidement associée au cinéma dont l'histoire est parallèle, cette révolution fit de nous les héritiers de cent années de témoignages audiovisuels de célébrités et d'anonymes. Pour la première fois, des civilisations n'ayant à leur disposition que l'oralité furent filmées et enregistrées, des événements historiques retransmis en direct ou pieusement recueillis par des micros et des caméras. La création se trouvât enrichie par ces découvertes et la musique sortit vainqueur de cette bataille d'ingénieurs : on peut aujourd'hui entendre une chanson de Mayol cent ans après qu'il l'ait gravée, assister à un concert d'Edith Piaf quarante ans après sa mort, écouter les pistes séparées d'un disque des Beatles ou percevoir le rythme des respirations de Chet Baker. Tout ceci, et plus encore, est désormais à notre disposition, d'un clic de souris sur un ordinateur ou un téléphone portable.

Aimerait-on parfois retrouver les plaisirs démodés, ceux que les gamins d'aujourd'hui ne connaîtront plus? Désirer fortement un disque et l'attendre avec impatience. Découvrir d'abord sa pochette et l'ouvrir soigneusement avant de le poser sur sa platine. L'user jusqu'au bout du saphir en rêvant d'un nouvel achat. Le ranger précieusement avec l'idée de se constituer une discothèque dont on est fier.

Et bien tout cela est terminé. Fini. Mort, et bien mort! En témoigne cet échange verbal entre deux adolescentes, surpris à une station de bus :

"-T'as vu le film sur Ray Charles hier à la télé?
- Non. J'connais pas trop en fait.
- Putain, c'est mortel ce qu'il fait ce mec. Si tu veux j'te télécharge l'intégrale."

L'intégrale de Ray Charles! Comme ça. D'un coup. Sans passer par les tubes, les premiers albums, les concerts mythiques, les versions alternatives, les trésors cachés au fond d'un opus méconnu. Directement l'intégrale, sans initiation. Quel courage.



Tandis que des mômes gavent leurs Ipod d'intégrales qu'ils n'écouteront probablement jamais, et nous punissent d'avoir été si peu pédagogues en ne leur enseignant pas la valeur de la chose enregistrée, une poignée de cinglés se réfugie vers le support physique avec une passion proportionelle à son extinction. Sur Ebay, les phonographes se négocient à prix d'or. Certains collectionneurs dépensent de petites fortunes pour acquérir des septante-huit tours (comme disent joliment nos voisins Belges) de Django Reinhardt ou de Suzy Solidor. D'autres dilapident leurs économies pour les pressages originaux de Serge Gainsbourg, les collectors de Johnny Hallyday ou les premiers maxi 45 tours de Mylène Farmer. Les sites marchands, à l'affût des marchés de niche, proposent désormais des platines USB pour graver en mp3 sa discothèque de vinyles, et certains éditeurs publient des livres entiers de reproductions des plus belles pochettes de 33 tours. Sans compter les fadas qui s'éreintent en sites majestueux consacrés à l'histoire de la chanson, offrant au plus grand nombre leur savoir impeccable et des trésors amassés durant de longues années (voir ci-dessous).

Continuons donc d'acheter des CD. Dans cent ans, ils seront les témoins de la fin d'une époque. Il n'est pas interdit que vos petits-enfants vous bénissent d'avoir investi quelques euros pour obtenir l'album de Carla Bruni dont on cherchera, peut-être, les différentes éditions un peu partout dans le monde...? "Le disque se meurt. Vive la chanson!" comme le dit si bien Vignol.

SITES HISTORIQUES DE REFERENCE :

Du Temps des cerises aux Feuilles mortes - Un site sur la chanson française de 1870 à 1945

Site consacré à l'histoire des personnages qui ont marqué la chanson, depuis l'époque du "café-concert" jusqu'au music-hall



Site répertoriant opérettes et comédies musicales avec navigation par auteur, compositeur, interprète, lieu, année, éditeur et oeuvre.